Religions

Je ne sais pas par o√Ļ commencer ce post. Je voulais √©crire dans le calme il y a quelques jours, puis il a fait beau, j’ai fait autre chose. Hier il a plu, je n’ai pas trouv√© le temps, un “truc” √† finir, quelque chose de plus excitant, de moins fragile, moins sensible, moins p√®te en l’air, mais aujourd’hui, j’ai de la col√®re, et tout soudain, cela devient facile, √ßa sort et je ne sais m√™me pas d’o√Ļ √ßa vient. Je voulais en parler pour dire des choses gentilles et aujourd’hui je sais que je vais dire des choses ignobles, des choses qui choquent, et finalement, c’est peut-√™tre cela la v√©rit√©, l’ultime retranchement. Je suis en col√®re pour plein de raisons et je crois que c’est l’amalgame qui d√©borde, le sentiment que mon injustice raisonne ailleurs avec le m√™me sentiment d’impuissance alors un cri, un tam tam, un petit nuage ou un chien qui aboie, la caravane ne passera pas sans faire de bruit.

Il y a eu les cambriolages, puis mon initiative de faire un site internet pour r√©unir mes voisins et principalement mes voisines, lancer des alertes, se pr√©venir entre nous, √™tre au courant. Et puis il y a eu les mots de mon propri√©taire presque mena√ßant √† mon √©gard, puisque c’est moi qui ai cr√©√© la plateforme. Les autres qui ont voulu cette plateforme avec moi ont tout d’un coup disparu, les l√Ęches, c’est presque un guet-apens. Quand je dis presque mena√ßant, ce sont ses propos mielleux, flatteurs mais inqui√©tants. Et puis aujourd’hui il est venu me voir avec un contrat, loyer augment√© de 86.66%, menaces, etc… tout dans le ton du b√©n√©fice, parce que “c’est pour ton bien”, “dehors il fait si froid”, “si on va au tribunal”, “quand tu seras une artiste reconnue”, “ici, je ne prends que des femmes”. Il m’a parl√© de la Kabbalah, sa discussion avec le rabbin, ses histoires et quand je lui ai parl√© des miennes, il m’a coup√© pour me dire que √ßa ne l’int√©ressait pas. M√™me pas de civisme, m√™me pas de politesse, cet homme avec ses histoires me parlant de la Russie et de l’Ukraine pour me dire que c’est √ßa son probl√®me. Son regard d√©fiant, cherchant la faille pour m’√©craser et m’humilier. Comme Christophe Colomb, j’ai d√©couvert l’Am√©rique et Dieu m’en est t√©moin.

√áa fait au moins trois fois que je lui dis que je n’ai pas eu besoin de lui pour √™tre reconnue comme artiste, je le suis d√©j√†. Je suis la premi√®re femme cartooniste √† √™tre entr√©e dans un mus√©e juste √† c√īt√© de Napol√©on, ce que je consid√®re comme l’√©v√®nement le plus important de ma vie. Je suis au Mus√©e des confluences qui repr√©sente l’autre √©v√©nement important de ma vie car c’est au prix de beaucoup d’efforts avec quelque chose que je n’ai pas fait seule, mais qui n’aurait pas pu √™tre fait sans moi. C’est ma vision, mon apprentissage scolaire, ma formation, mes lectures qui ont donn√© naissance et rendu possible ce travail et j’en suis fi√®re, parce que c’est ma culture, et c’est aussi la culture de ceux, dits “primitifs” qui m’ont fait confiance dans ce projet. J’ai si souvent parl√© de la France √† des gens qui n’√©taient pas fran√ßais. J’ai fait aimer la France √† des gens qui avaient ha√Įt ce pays. Et puis quand m√™me, je suis √† l’UNESCO. Ce n’est pas un mus√©e, mais √ßa le vaut bien car si on m’a pirat√©e, c’est aussi pour la vraie valeur de mon travail. J’avais invent√© une m√©thode que Jacques Dumar√ßay avait trouv√©e “nouvelle” et il voulait que j’√©crive un article sur cela parce que j’ai r√©ussi √† trouver des informations qui allaient dispara√ģtre, du vocabulaire, de la mythologie, des gestes, des outils qui sont aujourd’hui inscrits dans la liste de l’ICOMOS. Les bombes de Paris ont broy√© mes mots, mais j’√©crirai l’article plus tard, peut-√™tre, un jour. Enfin, je viens de recevoir en D√©cembre mon attestation du Mus√©e du Luxembourg. C’est officiel, je suis une artiste et la prochaine √©tape, c’est moi qui la choisirai. Pas lui, pas cette laideur de l’homme cupide qui ne sait parler que d’argent pour le prendre, toujours pour prendre. Combien de fois ont-ils vol√© mon salaire? Je ne parle m√™me pas de ma sant√©. J’avais deux oeuvres d’art pour lui, je vais les d√©truire parce que la destruction, c’est aussi de l’art. On l’appellera “le rejet” pour ses 86.66% d’augmentation. La deuxi√®me sera “la col√®re”, parce que ce mec est un gros d√©gueulasse, un vampire.

Il dit que je suis une artiste, que “c’est √ßa” ce que je suis. Je lui ai r√©pondu qu’avant tout, je suis architecte et que je suis aussi chercheur et √©crivain. Il m’a regard√© de haut comme si sa t√™te allait tomber en arri√®re et il a repris sa cantique comme s’il fallait me convaincre. Je ne suis pas une artiste, je n’aime pas √™tre avec les artistes et je n’ai pas de talents. J’ai juste certaines capacit√©s √† faire certaines choses quand j’en ai envie. Et pour en avoir envie, c’est simple, il faut que je me barre d’ici, de cet environnement naus√©abond de menteurs, de voleurs et de m√©diocres. En 2019 je voulais partir, j’ai pas pu. En 2020 j’ai essay√© de partir, j’ai toujours pas pu. J’ai l’impression d’√™tre dans une prison o√Ļ l’on voudrait me r√©duire au silence mais si j’ai r√©ussi √† quitter la France, je peux encore voyager. Puisque c’est √ßa leur deal avec l’artiste, la plumer, la d√©pouiller et la servir en p√Ęture. Moi et mon chat, on peut partir ensemble et je serai l√† apr√®s, pour les juger √† mon tour. Pour moi, le rendez-vous d’Octobre avec le juge d’immigration n’est pas un rendez-vous manqu√©. Ce juge-l√† a fait l’aveu de ne pas me voir, il ne me verra pas en Avril. On veut me faire payer d’√™tre fran√ßaise. Je serais musulmane avec une burqa, j’aurais d√©j√† une carte verte mais parce que je suis fran√ßaise, ce sont des humiliations constantes. Il arrive un moment, √ßa suffit, je fais mes valises et je pars.

Juillet 1995. Je me souviens, mur√©e dans le silence de mon appartement Parisien avec ces hommes en bas de mon immeuble. Ils n’√©taient pas l√† avant. Ils se sont mis √† me suivre en lisant le Coran √©crit gros en vert que je vois bien, parlant fort Arabe que j’entende bien et marchant juste derri√®re moi que j’entende leur souffle. J’avais peur, je ne comprenais rien. Un jour, j’ai pris un netsuke dans ma main, cela repr√©sentait une colombe d’ivoire et t√īt le matin vers 5 heures, je me suis mise √† courir vers le Quai d’Orsay. J’avais des choses √† dire √† la police. Ils m’ont prise pour une folle. Je leur ai montr√© le journal que j’√©crivais pour le G√©n√©ral, il y avait les dates, les √©v√®nements, ils m’ont regard√©e, sombres et m’ont demand√©e de partir. Toute la pr√™trise de la police en habit de noir, l’indif√©rence.

La religion est ensuite devenue un terrain de guerre o√Ļ ma vie basculait dans une d√©pression sans nom, mais les mots sonnaient comme des gongs me ramenant √† cette date de juillet 1995. A ces dates devrais-je dire, le mus√©e, le caf√©, les menaces de mort, des menaces presque gentilles, presque imperceptibles, presque jou√©es. C’√©tait d√©j√† Hollywood √† Paris, le sourire que ces gens-l√† mettaient au coin de leurs l√®vres pour dire des choses moches, la blonde qui me mena√ßait, ces peaux brunes qui me suivaient dans la rue. Je ne sais m√™me pas ce qu’ils disaient en Arabe mais j’avais peur parce qu’ils marchaient √† peine un m√®tre derri√®re moi.

Je n’aime pas Hollywood. Je n’ai jamais aim√© Hollywood qu’au cin√©ma, dans les vieux films, les vieux classiques derri√®re mon √©cran. J’ai Youtube Premium pour les classiques, mais pas de t√©l√©, pas de show, pas de walking deads. Quand j’habitais √† Westchester, j’ai fr√©quent√© des gens d’Hollywood. Quand j’habitais Marina Del Rey, un peu plus qu’ailleurs. J’avais un bateau, un 40 foot dans la partie des “waves”, de quoi houler du popotin, mais j’√©tais pauvre sur un bateau ext√©rieurement de luxe. Int√©rieurement, mon proprio avait laiss√© un bordel tellement monstre que je louais d√©j√† trop cher. L’abus du logement, la honte du logement, la carotte du logement. Quand il peuvent la gigoter cette carotte, ils sont pr√™ts √† tous les abus. Ce qui est choquant c’est que ces gens-l√† parlent en m√™me temps de religion, de leurs croyances, Dieu et tout le bataclan. Quel mot pour le dire, on voit les cadavres jet√©s √† la mer dans le sillon de l’huile des moteurs de bateau. C’est une mar√©e noire sans odeur, du p√©trole d√©saromatis√©, m√™me pas la mort avec ses asticots et ses mouches, la peau d√©compos√©e.

L’Am√©rique me choque avec ses bondieuseries, le petit J√©sus par-ci, le grand J√©sus par l√†, Amen et j’en ram√®ne plein les tabourets de pri√®re avec le petit David dans la cr√®che. On oublie qu’il √©tait roi, qu’il symbolise une monarchie, que ce sang en fait couler d’autres et que le f√©odalisme a un nom. Il faudrait dire les choses sans les dire, l’Islam porte si bien le martyre que tous les bl√Ęmes sont permis. Pourtant, le r√īle des femmes, leur statut, leur soumission a une histoire, comme celle des lois, des textes, des architectures. C’est en m’int√©ressant √† cette histoire l√† que j’ai vu que les femmes juives portaient des perruques et pourtant, elles ne montrent pas leurs cheveux. L’histoire des femmes en dit tellement sur ce que sont devenus les hommes, √† quoi ressemble une femme sans perruque lorsque ses cheveux ont cess√© de pousser, le dedans, le dehors, la beaut√©, la beaut√© cach√©e. J’ai vu des femmes juives se prendre pour Nefertiti alors que des rabbins √©gorgeaient des brebis, et l√† se pose la dimension du temps dans l’histoire. J’ai vu des hackers fabriquer des drones et tandis que leur barbe trempait dans le caf√©, je me demandais pourquoi. Que cherchent-ils √† pr√©server? Est-ce les traditions, l’identit√©, la puret√© du sang, le statut social, le pouvoir financier, l’humanit√©? C’est quoi?

Quand j’ai voyag√© en Indon√©sie la premi√®re fois, j’√©tais pleine de pr√©jug√©s. L’Islam, les musulmans, des barbares. J’imaginais les cannibales Batak presque plus gentils, plus faciles, plus mall√©ables. Il a fallu qu’un Imam m’offre 5kg de viande √† No√ęl pour que j’apprenne √† ouvrir les yeux, f√™ter No√ęl avec des Musulmans qui joue de la guitare sur une plage du lac Toba en apprenant “Les Copains d’Abord” en fran√ßais et en brulant des pneus, c’est pas le genre d’id√©e que j’avais de l’Islam. Plus tard, j’ai appris que pour acheter un maillot de bain, il valait mieux aller au march√© avec un homme et que les musulmans ont peur des fant√īmes la nuit ce qui allait me rapprocher de Dieu d√©finitivement. Dieu la nuit avec des lumi√®res et des ombres, c’est formidable. Les regarder jouer aux cartes et gagner aux √©checs, c’est une autre forme de b√©n√©diction toute relative, le houhou fran√ßais. J’ai gagn√© ma chambre dans un bouiboui en gagnant deux parties d’√©checs, moi qui ne joue jamais.

J’ai racont√© des l√©gendes de mon pays, invent√©, la France en mieux. Comment expliquer la Tour Eiffel √† des gens qui ne construisent que des totems, ils imaginaient mes anc√™tres, leur peuple, cette grande famille. J’ai cuisin√©, invent√© des recettes, manag√© une arm√©e de femmes toutes employ√©es √† couper des carottes pour un m√©ga boeuf Bourguignon. Un jour, j’ai √©t√© vendue √† un ing√©nieur charg√© de bijoux et le pauvre croyait que je ne comprenais pas. Il a suffit que je lui parle de Dieu pour lui montrer mon nuage, ce tapis de r√™ves o√Ļ j’allais repartir. Moi, je voulais quelque chose de g√©ant, la vie en grand, devenir √©crivain, chercheur, explorateur. J’aurais claqu√© ses bijoux dans mes poches au milieu des cailloux que je ramasse par terre, un p√®te aux doigts, trois p√®tes au casque, il aurait vite compris qu’on ne m’attache pas avec du papier. Et les religions ne sont que √ßa, du papier, de l’√©crit, des textes, une fa√ßon de raconter aux foules ce que peu de gens peuvent comprendre. C’est en tout cas ce qu’ils voudraient que l’on croit, que la r√©alit√© est plus grande que notre imaginaire alors que cet imaginaire qui les fonde, c’est la pierre √©dificatrice de l’histoire, si simple en fait.

J’en veux au Catholicisme d’avoir infantilis√© le peuple et je n’oublie que l’Islam est un schisme Chr√©tien. Je n’ai pas lu le Coran et ne le lirai jamais. J’ai achet√© la Bible il y a bien longtemps, j’ai lu les premi√®res pages et je l’ai jet√©e quand tout venait √† dire que les juifs √©taient coupables. Pourtant, aujourd’hui √† Hollywood, les petites choses de la vie me montrent comment je suis √©trang√®re et comment un mur invisible cr√©e des diff√©rences. Finalement, je me sens presque plus proche des constructeurs de mosqu√©e, des Hassan Fathy qui construisent avec le peuple que des constructeurs de temples, parce que les mosqu√©es sont ouvertes sur un imaginaire que je cherchais. Les coupoles sont bien plus parlantes que les minarets. Elles traduisent une histoire Islamo-Chr√©tienne qui m’int√©resse. L’aspect coercif et judiciaire des temples m’int√©resse moins, parce que c’est une parodie de justice que je retrouve √† Hollywood, le Judge Judy show pour tout tourner en d√©rision. C’est en fait au travers d’Hollywood que je vois cela, la dualit√© des attitudes o√Ļ le rire peut faire pleurer.

Je me souviens d’une petite mosqu√©e verte √† Banda Aceh, tous pr√®s d’une librairie dont le libraire avait sauv√© pour moi des livres sur les femmes Sultanes. Pas loin, un antiquaire avait gard√© pour moi un sabre et un couteau. Dans ce monde √©trange, je d√©couvrais le monde du Professeur Denys Lombard ravag√© par la boue du tsunami de D√©cembre 2004 et quelque part un caf√© Zinedine Zidane o√Ļ des familles venaient s’attabler. Il y avait de la France dans cet Islam l√† des vieux quartiers de la ville. Il y avait de l’amour aussi, celui d’un p√®re qui un jour m’a dit, “ici, tu es comme ma fille”. Je ne peux pas regarder les palaces d’Hollywood sans penser aux expropriations, les Arabes humili√©s, l’Afrique tellement martyris√©e et puis moi aussi dans tout cela √† recoller les morceaux.

En 2017, je voulais faire un Think Tank sur l’Afrique (ma page pr√©f√©r√©e). J’avais envie de casser la gueule des mots, ceux que les journaux racontent √† c√īt√© des images. Ces images, je les vois terribles, tout comme j’imagine les femmes viol√©es, tabass√©es, exploit√©es, qui croyaient que l’Europe sauverait leurs vies. Ces femmes-l√† ne respirent plus que dans la mort. Le coronavirus est un exalt pour finir le sale boulot. Comment se r√©veiller apr√®s cela pour raconter Dieu. Comment les pr√™tres, les Imam ou voire les Rabbins, si √©ventuellement le sort des peuples les int√©resse, comment les hommes et les femmes de foi peuvent-ils raconter Dieu?

J’ai √©crit la g√©om√©trie pour cela et ce n’est pas une excuse. J’ai cherch√© un langage universel. La g√©om√©trie est le premier langage parl√© par les enfants. Les enfants reconnaissent les carr√©s, les ronds et les triangles avant m√™me de dire Papa, Maman. Ils s’√©veillent au monde avec des lumi√®res et des formes attach√©es √† ces lumi√®res. La g√©om√©trie les rend simples comme une architecture qui leur donne l’√©chelle du “moi”, la r√©v√©lation de l’existence. Ce langage universel vient de tr√®s loin, partiellement de l’Egypte, les Juifs se le sont appropri√© mais comme Joseph s’est appropri√© une fa√ßon d’√™tre Vizir tandis que ses fr√®res mendiaient sans le reconna√ģtre. Lequel Joseph inspira la Bible est sans doute une question de point de vue et dans le langage universel, ce que je cherche, ce sont ceux dont l’esprit s’ouvre √† d’autre chose que du papier. Le papier, c’est deux dimensions. Moi je crois aux trois dimensions de l’espace et √† la quatri√®me dimension du temps. Je pourrais ajouter une autre dimension d√©montr√©e dans mes dessins, c’est celle de la transversalit√© et encore une autre qui est celle de la rationalisation, le fait de travailler avec plusieurs ratios en m√™me temps, diff√©rentes valeurs de 1. Tout mon travail a consist√© √† travailler dans 5 espaces alors que les religions n’ont pas fait ce travail, elles l’ont traduit √† partir de textes qui leur avaient √©t√© donn√©s et souvent interpr√©t√©s pour rentrer dans le prisme culturel, et un prisme est toujours d√©viant. Cette d√©viance pourrait √™tre une dimension, c’est ce que fait Hollywood avec des lentilles de cam√©ra, mais c’est aussi l√† le danger car en limitant les points de vue par le prisme, on arrive √† une forme de dirigisme o√Ļ 2 succ√®de √† 1 et 3 succ√®de √† 2. Il y a un premier, puis par cons√©quence un dernier. Mon point de vue est de dire que Dieu repr√©sente une autre subtilit√© bien plus universelle.

Hollywood d√©veloppe une √©ni√®me dimension, celle de l’imaginaire, mais un imaginaire sournois. Tout sourire, les gens demandent partout comment √ßa va et en fait, ils s’en foutent alors je leur r√©ponds “bien, et vous?”. Ils sont toujours un peu surpris, marmonnant un truc ou deux quand ils sont polis. La plupart du temps, ils tournent la t√™te et toutes les relations sont comme √ßa, car en fait, ils demandent comment √ßa va devant leur caisse enregistreuse, comme une fa√ßon de distraire, pour faire payer avec le sourire. Tous les magasins sont un peu comme Walibi √† la fin du airboat trail, “souriez, c’est pour la photo” et pendant que tu sombres dans la question de savoir si √ßa va, cherchant la carte bancaire ou un peu de cash, le tapis se d√©roule sans qu’on puisse compter. D’ailleurs, ils sont tr√®s surpris quand on leur dit qu’il y a un probl√®me dans le total parce que la plupart du temps, les caissiers, caissi√®res ne parlent m√™me pas anglais. La seule chose qu’ils connaissent is “how are you?” et “have a good one”, matin, soir apr√®s-midi. J’ai 5 cartes de d√©bit, toutes √† z√©ro plus ce que je cr√©dite pour faire les courses, 15 dollars, 10 dollars, parfois que 5 dollars. Comme les prix sont affich√©s sans les taxes, il arrive d’√™tre surpris et comme je suis de l’ancienne g√©n√©ration qui vit sans t√©l√©phone portable, ben… faut en enlever. Et l√†, c’est formidable comme toute la culture Am√©ricaine appara√ģt.

J’ai remarqu√© au travers les ann√©es que les riches n’aimaient pas les pauvres ce qui pour moi ne paraissait pas si √©vident parce que pour moi, quelqu’un de pauvre, c’est une personne soit qui n’a pas eu de chance, mais cela peut √™tre aussi un penseur. Les bouddhistes mendient et il ne me viendrait pas √† l’id√©e de les m√©priser. Ici √† Hollywood, ils m√©prisent. C’est d’ailleurs, je pense, l’une des raisons pour lesquelles les Chinois ha√Įssent les religions car les penseurs, les artistes, les √©crivains, les pr√™tres sont pauvres d’ordinaire et sont souvent oblig√©s de mendier. Avec les juifs, c’est autre chose, l’aide qu’ils accordent est une gr√Ęce pour eux mais d√®s que l’on veut autre chose, par exemple dire “ben je suis aussi architecte, ou je sais faire cela”, l’aide qu’ils pourraient apporter devient un outrage. C’est comme si le mot “Goy” √©tait marqu√© sur mon visage. Que je fasse de la couture, √ßa va bien. Que je fasse du jardinage √ßa va bien. Mon voisin me disait l’autre jour quand je lui faisais remarquer que toutes les nounous √©taient immigr√©es, qu’effectivement, avant, les nounous √©taient blanches. Mon autre voisin, quand il me questionne sur un site internet que j’ai fait, il veut bien des renseignements, mais jamais il ne me donnera le job parce qu’il y a une ligne invisible qui est l√† presque infranchissable. Je n’avais jamais vu cela avant, mais mon avocat en PI √† Paris √©tait juif et avec lui chaque minute √©tait factur√©e. J’avais un autre avocat PI en p√©riph√©rie de Paris et ce qui comptait pour lui, c’√©tait d’avoir le brevet. J’ai effectivement eu mes deux brevets fran√ßais avec mon avocat de la banlieue parisienne. Je n’ai jamais eu mon brevet Am√©ricain avec mon avocat de Paris. Sans se poser de question, les choses arrivent comme cela et lorsque cela en fait beaucoup, on se dit “ben merde, qu’est-ce qui se passe?“. C’est un peu comme le film Casino Jack, George Hickenlooper meure quand m√™me √† la fin.

Une chose que j’ai vue avec l’Islam, c’est l’effacement de l’histoire et tout r√©cemment, je me suis pos√©e la m√™me question au sujet de la Bible. Est-ce que la Bible, en fait, ne consiste pas √† √©crire une version de l’histoire pour effacer toutes les autres. M√™me chose avec la Torah. On voit que l’effacement permet de s’accaparer le pass√© mais comme un “great reset”, de le remettre √† z√©ro. J’ai commenc√© √† √©crire et compiler des id√©es sur l’histoire en me servant de la ville de Los Angeles comme support. Au travers les lieux de Los Angeles, j’emm√®ne le public dans une immersion de l’espace qui peut √™tre religieux ou pas, mais que je rends religieux comme du Readymade, parce que le lieu inspire quelque chose et d’un lieu √† l’autre, je veux emmener le public √† comprendre le sens de Dieu et la responsabilit√© que cela donne aux hommes et aux femmes. L’humanit√© n’offre pas que des droits, elle offre aussi des devoirs, hors, dans ce d√©sir d’humanit√©, toutes les religions ne sont pas pareil. Le Judaism, d’ailleurs, ne se d√©finit pas comme une religion. Le Bouddhisme √©galement, ne se d√©finit pas comme une religion et il est int√©ressant qu’ayant des lieux de culte et des rituels, certaines personnes veuillent se d√©tacher de l’id√©e de religion. L’histoire questionne cela parce qu’au travers les lieux de culte et les rituels, il y a la m√©moire et le rapport des individus √† la m√©moire. La Shoah par exemple n’est pas qu’un moment dramatique de l’histoire. On le voit encore en 2021, c’est un moment de construction o√Ļ le pluralisme juif √† travers le monde s’assemble et s’unit dans la m√©moire. C’est d’ailleurs l’un des principaux reproches que je fais au Judaism fran√ßais, que de vouloir faire croire que le Judaism est uniforme. Il ne l’est pas, et il y a dans le Judaism autant d’extr√™mes que dans l’Islam, le Catholicisme, le Protestantisme, le Bouddhisme, l’Hindouisme et toutes les autres religions. Je consid√®re que la finance est l’un de ces extr√™mes, que si on veut pouvoir parler de guerre √©conomique, il faut alors oser parler d’argent parce que l’argent est un √©l√©ment culturel, il faut frapper monnaie, on ne paye plus en cauris.

L’identit√© religieuse est √† mon sens un questionnement fondamental et l’on voit bien au travers les deux histoires du Bouddhisme et du Judaism qu’il y a chaque fois un lien √† la terre. Pour les juifs, c’est Isra√ęl. Pour certains Bouddhistes, c’est le Tibet et la deuxi√®me vid√©o ci-dessus l’explique tr√®s bien, les religions n’ont pas de droit √† la terre tandis que les peuples l’ont. Il faut donc se d√©finir en tant que peuple pour exister et c’est un changement qui est advenu dans l’histoire, ce n’est pas une √©volution, mais quand cette notion de peuple √©merge de nulle part comme les p√Ęquerettes dans un champs, cela donne un cheval de Troie remarquable puisqu’alors le champs devient un champs de p√Ęquerettes comme c’est le cas de nombreux quartiers qui ne s’identifient plus par leurs sols, mais par leurs peuples. Cela affecte les notions de droit, de l√©galit√©, les notions d’identit√© culturelle, la notion d’int√©gration ou de d√©sint√©gration, le simple vouloir √™tre d’un endroit ou d’un imaginaire et pour avoir exp√©riment√© les voyages ethnographiques, l’immigration forc√©e, le sentiment d’esclavage, l’imaginaire devient tout puissant face aux souffrances. L’argent ne prend plus le m√™me sens non plus et comme font les mafias dans les quartiers pauvres, le crime se justifie par la redistribution de l’argent. D’abord les mafias donnent pour d√©velopper leur milieu, puis elles reprennent pour s’√©tendre et se d√©ployer. Quand une terre est √† reconqu√©rir, l’argent des uns passe entre les mains des autres et tout cela, pour une id√©e de bien commun comme du caoutchouc passe dans les pneus. J’ai vu en Indon√©sie les petits propri√©taires sur le bord des routes vendre les blocs de caoutchouc au plus offrant. Moi j’ai grandi dans un pavillon de banlieue avec une m√®re secr√©taire chez Michelin. Entre l’Indon√©sie et la France, le globe n’est pas terrestre. Il est id√©ologique.

Apr√®s le tsunami de D√©cembre 2004, je suis partie comme volontaire √† Banda Aceh. Je pourrais raconter et re-raconter encore mes aventures tant elles ont √©t√© nombreuses et rocambolesques, mais je me suis forg√©e une identit√© l√†-bas, petite fran√ßaise, la main sur le coeur qui conduit sa moto sans casque tous cheveux √† l’air avec deux drapeaux Indon√©siens accroch√©s au guidon. J’ai atterri dans la maison luxueuse d’un G√©n√©ral Indon√©sien avec Dupont et Dupont, Alexandre et Denis. Denis a d’ailleurs √©t√© mang√© par les requins. Alexandre √©tait Colonel √† Bruxelles dans la communication. Je n’avais rien de tr√®s commun pour aider leur mission √† l’AMM et justement, j’√©tais une femme. On m’a parachut√©e sur un camp de 732 personnes infiltr√© par la Jamia Islamia, et l√† d√©brouille toi cocotte avec tes pri√®res parce que les gens √©taient en col√®re, puits pollu√©s, la dengue, le chol√©ra, la faim, le d√©sespoir, la guerre et un cas de Burger Disease o√Ļ le pauvre gas √† failli se faire luncher. J’avais un peu d’argent par l’ambassade, arrach√© en pleurant, tout juste √† peine 1000 euros. On m’avait dit que ma vie ne valait que 100 euros c√īt√© fran√ßais et 3500 dollars chez les N√©o-Z√©landais, par mois. La France ne savait pas compter aussi loin jusqu’√† 12 donc c’√©tait 1000 en tout et pour tout. Quoi faire?

Cela para√ģt b√™te √† dire, mais j’ai essay√© d’√™tre honn√™te. J’ai rassembl√© tout le camp et puis je leur ai parl√©. Cette image, je l’avais dans ma t√™te depuis cette video des r√©cipients √† cauris, le sage qui parle √† son peuple comme une m√®re √† ses enfants. En fait, je ne voulais que le bien. J’avais bien vu le d√©sespoir des m√®res, les orphelins, les vieillards et il m’aurait √©t√© facile de ha√Įr ces Musulmans l√†, de leur parler du ch√Ętiment de Dieu, de la col√®re c√©leste, de la honte qui pesait √† cette √©poque l√† sur leurs √©paules. Certains religieux l’auraient sans doute fait, certaines ONG ont tent√© de diffuser des Bibles d’ailleurs. Une ONG fran√ßaise a m√™me enseign√© la chanson “Savez-vous planter les choux” aux enfants musulmans du camp, d’o√Ļ la col√®re et la haine de la France. A la m√™me √©poque, le gouvernement fran√ßais interdisait le voile Islamique dans les √©coles fran√ßaises. Moi, j’√©tais au milieu de tout cela √† demander aux guerriers de rendre leurs armes. C’√©tait comme parler √† des cow-boys. Ca para√ģt dr√īle dit comme cela, mais j’ai travaill√© avec les Imams. Je leur ai mis des appareils photos entre les mains lorsque j’avais des r√©unions, je les ai emmen√©s avec moi faire les d√©marches administratives et je leur ai dit que je ne ferais rien pour eux, mais que je pouvais les mettre sur la voix pour que leur enfants aillent √† l’√©cole, pour qu’ils re√ßoivent l’argent du gouvernement, pour qu’ils re√ßoivent de l’eau, des soins et de la nourriture. C’√©tait √† eux de faire les efforts et j’ai ouvert une biblioth√®que avec une imprimante pour les aider. Avec un libraire du centre ville, j’ai compil√© une liste de livres Halal en fonction des questions que les gens me posaient. J’√©tais devenue comme une sorte de confidente, les p√®res, les m√®res, les enfants me parlaient de leurs probl√®mes, alors je rapportais des livres “comment flirter”, “comment se marier quand on est pauvre”, “comment r√©parer une moto”, “comment planter un jardin”. J’avais ramen√© de France des graines de fleurs et de l√©gumes. Ils ont compt√© et divis√© toutes les graines √† parts √©gales, les radis, les salades, les tomates. Les veuves ont pris des fleurs pour faire leur deuil et les orphelins ont appris √† voir les fleurs rena√ģtre. Je leur ai m√™me √©crit une chanson.

Progressivement, j’ai gliss√© l’id√©e d’autre chose, d’un endroit o√Ļ les maisons poussent comme des champignons, o√Ļ les enfants courent en chantant, o√Ļ les docteurs les soignent, o√Ļ l’eau sent bon, o√Ļ l’eau prend le go√Ľt et la couleur des sirops, o√Ļ l’on peut rire des choses et parler vrai. Dans cet imaginaire atteignable, il y avait de la place pour tout le monde. Aucune d√©mographie ne pouvait dire que le camp √©tait trop grand, trop large, trop ing√©rable. On s’est organis√© et personnellement j’ai fait comme si Jamia Islamia n’existait pas. Je les ai ignor√©s comme j’ignore le Coran parce que je ne veux pas aller dans ce jeu de comparaison et d√®s le d√©part, j’ai mis les cartes √† plat, journalistes, articles et publications. Je n’√©tais pas l√† en secret et je n’avais rien √† cacher. Quand le leader religieux du PKPU est venu me voir pour la premi√®re fois, il √©tait flanqu√© de deux molosses, a refus√© de me serrer la main et m’a demand√© ce que je faisais l√†. Comme dans les boutiques Am√©ricaines, j’ai dit “ben moi √ßa va, et vous?”. Il a √©t√© surpris. Le temps de retrouver ses esprits, il a consenti un rendez-vous o√Ļ nous pourrions parler calmement de ma “mission” pour l’Ambassade. Lui aussi je l’ai emmen√© vers l’id√©e d’un autre imaginaire o√Ļ l’on pouvait parler.

Un jour, l’un des petits du camp est venu me voir, il devait avoir 6 ou 7 ans et il m’a dit “les blancs, il faudrait tous les tuer”. Je lui ai alors expliqu√© que j’√©tais blanche et je lui ai pos√© la question, savoir s’il voulait me tuer. Il √©tait confus, il me parlait de la Palestine, quelque chose dont ses parents, ou les amis de ses parents avaient d√Ľ lui parler. Je lui ai demand√© s’il savait o√Ļ √©tait la Palestine, et avec ses mots, il m’a parl√© de la terre Sainte, du droit des Musulmans √† la terre Sainte. Progressivement la notion de territoire qui d√©finit les peuples se transforme en id√©ologie comme on donne ou l’on retire de l’eau. Hors, quoi de plus vital que l’eau.

Je pense qu’il y a 2021 ans, les questions que l’on se pose aujourd’hui existaient d√©j√†. C’est celles des droits des peuples avec toutes leurs complexit√©s de jeux de pouvoirs o√Ļ l’esclavage, parfois, d√©passe l’imaginaire. J’ai trouv√© en 2016 un livre qui, je crois, r√©sume bien les questions qui se sont pos√©es √† cette √©poque et ce pourquoi le Christianisme fut invent√© comme une id√©e, ou plut√īt des “id√©es” pour en reprendre l’√©thymologie. En 1119, les “id√©es” sont les “formes des choses pr√©sentes de toute √©ternit√© en Dieu” et en cela, il n’y aurait pas de balance sans Archim√®de parce qu’Archim√®de s’est inspir√© des “formes” de la g√©om√©trie pour √©tablir des lois. Celle du papillon est simple, c’est que les petites actions peuvent avoir de grands effets. Si on renonce √† l’id√©e que le monde peut √™tre meilleur sous pr√©texte que c’est trop compliqu√©, alors le petit geste quotidien ne peut jamais grandir, mais si on fait l’effort d’y penser, alors la ritournelle chante. La vraie question, c’est quoi “meilleur”. Un ancien premier ministre Isra√©lien avait dit c’est le moins pire, mais qu’est-ce vraiment “meilleur” si on ose aller jusqu’au bout?

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Pour moi, “meilleur”, √ßa veut dire des peuples qui regardent dans la m√™me direction pour sourire des m√™mes choses et s’√©mouvoir de concert, comme au cin√©ma. Ce sont les larmes de l’int√©rieur qui viennent pour les bonnes choses, celles qui donnent vie √† l’humain. “Meilleur”, ce sont les efforts que l’on con√ßoit pour y arriver. “Meilleur”, ce sont aussi des r√®gles, des droits et des devoirs, des champs de possibilit√©s o√Ļ √† c√īt√© des p√Ęquerettes, fleurissent les coquelicots. Si j’√©tais paysan, si j’avais du bon sens, pour que mon champs soit meilleur, il serait vari√© parce qu’au milieu des vaches, il y aurait des ch√®vres et peut-√™tre des abeilles, voire m√™me des crapauds. J’aurais un Almanach avec des saisons parce que c’est plus facile de conna√ģtre le temps quand on conna√ģt les saisons. J’aurais des jours et des lunes, comme toutes les femmes, et j’aurais un No√ęl pour compter le premier et le dernier jour d’un cycle o√Ļ la lumi√®re, les plantes, les oiseaux renaissent. Ce qui est dr√īle, c’est qu’√† l’√©poque o√Ļ les peuples immigrent, certains soient tellement attach√©s √† leurs sources, comme des saumons qui imaginent les montagnes et qui remontent les ruisseaux. L’imaginaire fonde le collectif jusqu’√† la source, puis il meurt. Quand les Ňďufs √©closent, c’est pour retourner √† la mer. Alors c’est quoi “meilleur” quand on est saumon? Moi un jour, j’ai √©t√© truite et ce souvenir du sable, de la luminescence de l’eau, la fra√ģcheur, la libert√© m’ont donn√© de la joie, puis je me suis r√©veill√©e dans mon lit comme un Castaneda avec un crayon et un cahiers. Je n’avais rien fum√©, je le jure, j’avais juste r√™v√©, mais si loin, et le r√™ve, c’est aussi une forme de choses.

Les soci√©t√©s modernes se sont m√©connues et puis elles se d√©couvrent par surprise. Soudain, le poids de l’histoire est l√†, maladroit. Je me suis souvent pos√©e la question de savoir pourquoi le plus haut responsable d’EDF √©tait d’une des 12 tribus d’Isra√ęl, puis il y a l’histoire, Osirak, la mafia fran√ßaise. Je me suis aussi pos√©e la question de BHL et Attali toujours agac√©e. Qu’est-ce qu’ils font l√†, qu’est-ce qu’ils cherchent, qu’est-ce qu’ils manigancent avec les guerres. Puis maintenant, il y a Zemmour. Ah, Zemmour. Je revois en lui l’incapacit√© de certaines personnes √† vouloir compatir. Combien de fois ai-je parl√© des sans-abris √† Los Angeles et combien de fois m’a-t-on r√©pondu que ces gens-l√† ne voulaient pas s’en sortir. Ceux qui ne veulent pas voir ne manquent pas d’id√©es, et ils parlent des pauvres d’Am√©rique comme ils parleraient des Palestiniens, ils sont l√†, mais ils ne devraient pas y √™tre.

Moi aussi je suis pauvre et on me dit que je devrais devenir artiste, que je pourrais faire $350,000 par an, on me promet et on m’entourloupe pour me plumer. Je regarde, comme la brebis dans la coupole. Je regarde, avec tristesse cette laideur-l√† des gens qui par-dessus tout me parlent de Dieu, de religion, des bonnes choses de la foi, eux qui ne sont pas une religion. Il faut, il faudrait, tant de d√©clinaisons pour entuber. Certains sont dans la plomberie de naissance parce que c’est le paradis sur terre, ici et maintenant. Comme des docteurs, les anciens sages ont cr√©√© des concepts pour soigner les travers de l’homme mais au rhume, certains prennent des anti-diur√©tiques et √† la constipation des bonbons pour la toux. La religion, c’est parfois comme un docteur sans le pharmacien avec un malade qui s’auto m√©dique, mais c’est parfois aussi une usine. L’argent est devenu comme une Bible imprim√©e sur une seule feuille et en plusieurs langues pour des malades analphab√®tes. En fin de compte, la “b√™tise” vient de la b√™te. A savoir si comme les saumons elle y retourne.

Aux Etats-Unis, il y a ceux qui disent que la terre promise, c’est l’Am√©rique et puis il y a ceux qui disent que c’est l√†-bas, et “l√†-bas” est un imaginaire sans rival qui rejoint l’imaginaire sans rival de l’Ordre Nouveau, the New Order avec √† la t√™te, les juifs, la finance, le pouvoir et en dessous, les autres, toutes ces religions interdites que l’histoire termine par les guerres, les crises, le chaos. Le chaos n’arrive qu’en bas. Tout en haut, c’est le paradis.

Quand je suis arriv√©e √† Los Angeles, j’ai voulu faire ce que j’avais fait en Italie quand je n’avais pas d’argent, aller chez les soeurs, rester au monast√®re quelque temps, l’histoire de trouver du travail, un logement. Los Angeles n’est pas Venise, il n’y a pas de Giudecca. Rien que ce mot est fantastique, la “Giudecca”. On aurait pu l’√©crire la “Jewdecca”, l’√ģle des juifs, une √ģle d’orf√®vres et de diamants. A Venise, il y a des nonnes qui gardent des enfants pendant la journ√©e et louent des chambres √† la nuit√©e. En fait de chambres, ce sont des dortoirs de jeunes filles. A Los Angeles, il y a un somptueux monast√®re avec huit nonnes en plein Beverly Hills, et elles ne servent √† rien. Je veux dire, qu’√† l’√©poque o√Ļ je cherchais de l’aide, elles n’aidaient en rien et je crois que cela n’a pas beaucoup chang√©. Je leur ai √©crit, elles n’ont jamais r√©pondu. Faute de monast√®re, j’ai atterri dans un motel o√Ļ des dealers vendaient de la drogue, o√Ļ la chambre d’√† c√īt√© √©tait mixte, mi pute, mi sans abri et de la violence un peu partout. C’√©tait “Venice”, mais le Venice Californien avec une Jewdecca fa√ßon Hollywood et un Catholicisme de cosmonautes. Pour y entrer, faut planer √† 5000. Moi j’ai jamais √©t√© au-del√† de 3600.

Hollywood est cloisonn√© en quartiers avec des niveaux fa√ßon Chartres, mais tandis qu’en dessous de Chartres les niveaux descendent vers les entrailles, ici ce sont les √©tages qu’il faut monter. Par d√©faut, on est tout en bas, sauf ceux n√©s √† Hollywood, sauf ceux qui ont de l’argent, $750,000 d’entr√©e pour une carte verte et puis apr√®s, il y a le co√Ľt de la vie, le logement, les restaurants, les spectacles. C’est comme si toute la ville avait √©t√© b√Ętie sur des collines et juste en bas, tu peux mettre ton tapis de pri√®re, mais tout de suite, √ßa devient suspect. Le travail est reconnu, oh √ßa, faut pas se plaindre, on m’a m√™me demand√© de rallonger des manches pour une journ√©e de travail √† $18. Il y a des op√©rations techniques presque plus faciles √† faire sur de la chaire fra√ģche parce qu’avec 3 z√©ros de plus, t’entaille le jarret pour un laid de peau. Avec le coton, c’est plus difficile de trouver la m√™me couleur. Trouver sa place, quand on immigre commence par trouver son prix, ce que l’on vaut aux yeux des autres dans leur √©chelle de valeurs. Moi, je me suis toujours heurt√©e au deuxi√®me ou troisi√®me barreau de l’√©chelle sans jamais toucher le plafond alors le glass ceiling, j’en parlerai pas, mais j’ai vu dans la marina des hommes faire le trottoir en me regardant pendant des heures bouche b√©e. Il n’avait jamais vu une blanche avec un chapeau de paille, une chemise rose et des bottines en cuir pour gratter le pont d’un bateau. Apr√®s avoir d√©coll√© la peinture, ils n’avaient jamais vu de chaussures bilingues non plus, d’ailleurs les chaussures, avec le r√©chauffement climatique, c’est un nightmare. Si tant est que tu oublies tes godasses dans la voiture, elles cuisent et les semelles se d√©collent, ce qui fait que classe ou pas classe, tu finis en tongues. Vu que les Britanniques grandissent en short et qu’un grand nombre d’entre eux sont √† “Venice”, ils vont jusqu’√† la retraite en short en chaussant des tongues. Le paradis, √ßa commence l√†, par la simplicit√© des attentes. Ils ont beau nous parler de l’air conditionn√©, ils n’ont pas encore invent√© l’air conditionn√© √† l’arr√™t et √† Venice tout ce qui est d√©capotable, fauteuils en cuir faut oublier. Soit tu te br√Ľles le cul en montant dans la voiture, soit les sans-abris se seront charg√©s de recycler leurs poubelles, et elles sont nombreuses. Ici, le grand luxe, c’est le char d’assaut, le chameau et le drone. Le luxe du luxe, c’est de ne jamais sortir de chez soi.

J’avais imagin√© beaucoup de choses quand je suis arriv√©e √† Hollywood, j’avais beaucoup d’id√©es, jamais vraiment dans le cin√©ma. J’ai atterri un jour dans un studio de cin√©ma en r√©parant la porte de mon bateau. Un voisin m’a demand√© de r√©parer son bateau, puis son air stream, puis sa maison et il √©tait propri√©taire de studio. Un Britannique hargneux qui a voulu m’en faire baver d’√™tre fran√ßaise et √ßa le racisme, je l’ai trouv√© partout. Les seuls, je crois, qui ont maintenu un quota de travail, ce sont les juifs de Venice, Marina Del Rey, Beverly Hills, Encino. J’ai travaill√© 3 ou 4 fois √† Beverly Hills et je n’y retournerai jamais, je crois que j’y perdrais ma foi en l’humanit√©. D’ailleurs, parmi le peu de choses qui me manquent, il y a moi, mon humour, mes boutades, mes amis, les longs d√ģners o√Ļ les gens arrivent d√©j√† en faisant la f√™te parce qu’ils savent que √ßa va √™tre un bon moment. Je suis fine cuisini√®re, le mari de ma nounou √©tait cuisinier et quand j’ai “carte verte”, j’ai calcul√© que je pourrais devenir millionnaire avec 10 quiches Lorraine par jour. Le seul probl√®me, ce sont les quotas. Quotas de migrants et puis ensuite quotas d’argent, jamais plus qu’il n’en faut pour vivre au jour le jour. On vous dit que vous serez artiste, alors vous achetez des toiles et des crayons et puis ensuite on vous dit que c’est trop cher, que l’art devrait √™tre universel, gratuit pour tout le monde. Le r√™ve Am√©ricain, je n’y crois plus et de toute fa√ßon, je n’√©tais pas venue pour cela. Il faut √™tre roublard pour vivre √† Hollywood, mettre un certain nombre de valeurs de c√īt√© pour avancer, co√Ľte que co√Ľte et √ßa, ce n’est pas moi. J’arr√™te pas de me faire rouler par des gens sans scrupules et il n’y a jamais rien qui les arr√™te. Ils vous regardent droit dans les yeux et vous parlent du bon Dieu. Si vous parlez √† votre tour ils vous disent franchement, s√®chement, que √ßa ne les int√©resse pas, que c’est votre “probl√®me”.

Le “probl√®me”, un concept int√©ressant √† Hollywood quand on voit les 90,000 sans-abris. La mairie a fait des √©tudes, ils parlent de moins, 75,000. Je suis all√©e √† un meeting du maire, c’est du Zemmour avec plus de classe. Le maire de Los Angeles ne dit pas que ce n’est pas son probl√®me, parce qu’il ne peut pas le dire, mais il raconte cette histoire √† qui veut l’entendre du sans abri au coin de sa rue qui a √©t√© √† l’√©cole avec lui. Lui est maire, l’autre est sans abri, et il faut expliquer cela √† sa fille de huit ans. Quand je l’√©coute, quand je vais aux r√©unions de quartier, je sens la naus√©e me prendre comme un jour de r√®gles. L’image pour ceux qui ne connaissent pas, c’est de saigner en dedans au point d’en pisser ses entrailles. Je me souviens quand j’√©tais jeune, j’appr√©hendais ce moment o√Ļ il fallait marcher droit alors qu’en moi tout √©tait chaos. Cette douleur, c’est comme la faim m√™l√©e √† de la colique un jour de messe. Tu pries le bon Dieu par d√©faut.

On a tous des moments m√©morables pour se rappeler le bon Dieu, et c’est dr√īle, ce n’est jamais aux moments o√Ļ j’ai cru mourir que je m’en suis souvenue. C’est d’ailleurs peut-√™tre pour cela que je suis en vie, parce que j’ai toujours d’abord cru √† l’intelligence. Dieu pour moi, c’est une fa√ßon de remercier, de nommer l’√©motion qui me submerge quand je r√©alise ce qui vient de se passer. Il y a des moments qu’on ne peut vivre seul et en m√™me temps, il y a des moments difficiles √† partager. Ce sont ces moments l√† o√Ļ je trouve un ami comme une veuve parlerait √† un d√©funt. Avant, quand j’√©tais jeune, je r√©citais les pri√®res en vouvoyant. Quand je vais dans les c√©r√©monies, alors que la foule tutoie Dieu je le vouvoie. Je vouvoyais aussi ma nounou et mon meilleur ami et cette marque de respect m’√©tait indispensable. Quand je parle √† Dieu dans ma vie de tous les jours, je le tutoie et ce n’est pas le m√™me √† mes yeux. C’est un imaginaire utile √† qui je me suis mise √† parler pour parler, sinon je ne parlerais plus. Je parle comme Julien Sorel devant son miroir, pour r√©p√©ter, interpr√©ter, vider la bo√ģte avec toutes ses id√©es puis remettre de l’ordre. C’est un exercice que je trouve utile et constructif, quelque chose qui m’aide √† devenir “meilleure”. A quoi bon attendre des autres quand on peut travailler sur soi, √™tre gentil avec soi, s’aimer, savoir se regarder pour mieux aimer et regarder les autres.

Quand j’√©tais jeune, je pr√©parais mon bac de philosophie dans un caf√© qui s’appelait le Moli√®re en face du th√©√Ętre de Tours. Je regardais les gens et je me souviens avoir √©crit un jour “le bonheur, c’est les autres”. J’ai perdu ce bonheur-l√†. Avant, j’avais des professeurs incroyables, des amis formidables, des projets ahurissants. Tout cela n’existe plus. Mon professeur est mort, puis on m’a pirat√©e, puis je me suis renferm√©e sur moi m√™me et je me suis construite un univers. J’admirais Lombard, je buvais ses paroles. On m’a √īt√© cette eau l√† et ce n’est pas comme une terre, il n’y a pas de route vers les cieux pour retrouver les vieux amis. Dans le temple de Salomon, il est dit qu’il y avait un labyrinthe et le grand pr√™tre √©lu √©tait seul √† pouvoir y aller. Il s’attachait √† la taille avec un cordon tiss√© d’or, il se couvrait les yeux et avan√ßait √† l’aveugle. C’est dans cet univers qu’il trouvait des r√©ponses et c’est ce temple l√† que les juifs veulent reconstruire, comme si la terre avait un centre, le passage d’un monde √† l’autre. Au travers les rituels, ils comm√©morent le pass√© et par le sacrifice d’animaux, ils conjurent l’avenir. La superstition est un ph√©nom√®ne tr√®s difficile √† d√©crypter mais que je ressens parfois dans mon travail. Parfois, j’ai l’impression d’√™tre employ√©e √† des t√Ęches inutiles pour remplir les quotas, comme si en faisant cela, ils nouaient ensemble les brins d’or. C’est comme une pri√®re collective vers ce labyrinthe improbable qui ram√®ne les morts vers le vivant et la question est dans ce que l’on voit. On peut voir le ciel Egyptien. On peut voir le labyrinthe du temple de Salomon. On peut voir le ciel, les astres, les lumi√®res. On peut voir la brebis. On peut voir l’oeil pyramidal. On peut voir une constellation ou une √©toile. Toutes les interpr√©tations possibles ram√®nent √† un langage universel et ce qui compte est ce que l’on fait. Ce qui compte est ce que l’on en fait aussi.

J’ai souvent de la col√®re, un sentiment d’injustice, l’amertume d’√™tre le dindon de la farce. J’ai des voisins comme cela qui se croient dr√īles et en fait ils ne font m√™me plus rire leurs propres enfants. Qu’est-ce qui fait qu’ils continuent? Pourquoi apr√®s avoir sorti une blague, deux blagues, trois blagues et toujours constater qu’ils sont seuls dans leur monde, ils continuent √† pers√©v√©rer seuls. Qu’est-ce que cela signifie? Est-ce un sentiment de pouvoir, l’impression d’√™tre plus intelligent que les autres? Est-ce que c’est de l’autosatisfaction, se faire rire tout seul? Apr√®s tout, je parle bien √† un ami imaginaire, pourquoi ne parleraient-ils pas pour rire tout seuls? Je crois que la plus grande difficult√© avec les juifs, c’est de pouvoir les comprendre et leur satisfaction √† ce que les gens ne comprennent pas. Toutes les blagues ne sont pas faites pour √™tre dr√īles, mais pour rire tout seul. A force de me questionner et de regarder ce comportement, j’en suis venue √† l’id√©e que c’√©tait tactique, parce que eux non plus ne savent pas. √áa devient comme l’heure du th√© √† 5 heures, un genre de tradition. √áa fait marcher le commerce, √ßa fait avancer les bateaux, c’est un moment de convivialit√© et en m√™me temps, √ßa sonne l’heure d’arr√™ter le travail. Personne ne sait vraiment pourquoi, mais √ßa marche, les gens le font par sentiment d’appartenance √† un peuple, un ensemble, une force commune de persuasion et l’important n’est que de se convaincre pour en convaincre les autres. Le th√© en Angleterre est une religion comme le rire chez les juifs fait masse. La musique de cirque d’ailleurs est juive et tout un pan du cin√©ma d’Hollywood est juif tandis que l’autre est fait de transgressions √† tout ce que l’Eglise a voulu mettre en place, la censure, le code Haye, les interdits de masse. Avec le th√©√Ętre de Moli√®re, les deux masques sont bien plus qu’une philosophie. Ils sont un monde en culture.

Hollywood, c’est le monde du spectacle, l’ordre du d√©sordre organis√© et il faut peu pour que cela devienne religion. Des chandeliers en pagaille, mais, tous dans le d√©cor. Les lumi√®res par profession. Des clowns pince sans rire. Des veux-tu en voil√†. Cela me rappelle certaines rues de Venise, la vraie Venise, pr√®s de la cantine de l’√©cole d’architecture, avec ses boutiques de masques de cuir. Le masque pour rire et le masque pour pleurer, celui qui rit en dehors et qui pleure en dedans ou vice versa. Le para√ģtre des masques fait bonne figure et √† la qualit√© du cuir, on peut juger des sentiments, la cupidit√©, la m√©diocrit√©, l’avarice. L’argent ne se gagne pas sans efforts. Il est bien dit que les gens riches ont d’abord √©t√© Knock. Il faut gratouiller un peu pour voir o√Ļ √ßa chatouille.

Pour une fille de la banlieue comme moi, rigide comme une botte de Marie Poppins, j’atterri apr√®s avoir vu le ciel. Je vois les parapluies qui discutent, les pianos qui pleurent, les escaliers de fum√©e et les banques qui font banqueroute. Toutes ne sont pas juives mais elles le sont devenues dans l’imaginaire des foules, un peu comme ces blagues dont on cherche la raison. Un, quoi, comment? On ne sait m√™me plus compter? Les uns s’amusent du pouvoir qu’on leur pr√™te et les autres s’amusent de l’avoir pr√™t√©. Pour une grande majorit√© de gens, il s’agit de glousser pour faire semblant d’avoir compris. Aux Etats-Unis, pour r√©guler le quotas de dinde, on f√™te la Thanksgiving. Pass√© un certain seuil, la b√™tise finit √† l’√©talage mais qu’est-ce la b√™tise en fait? Est-ce l’esprit simple? Est-ce le bienheureux?

Quand j’√©tais jeune, j’adorais lire Rutebeuf. Je me passais des soir√©es de fous rires toute seule parce que cet esprit simple est extraordinaire. J’achetais des g√Ęteaux au lotus, me faisais un bon th√© et je me mettais au lit avec mes lectures. Lisant Rutebeuf, je me r√©veillais en riant la nuit d’imaginer ce pauvre Rutebeuf. Il y a des livres comme √ßa qui valent tous les m√©dicaments du monde. Les croisades, c’est ce destin le plus commun entre le monde Juif et le monde Chr√©tien que le pauvre Rutebeuf raconte, un retour aux sources comme le saumon pour pondre ses oeufs dans la montagne, le poisson bravant les obstacles en volant comme font les oiseaux, mais Rutebeuf √©tait troubadour, il n’√©tait pas un militaire n√©, il n’avait pas l’exp√©rience des voyages et surtout il avait des id√©es, un imaginaire bien construit. Ce qu’il laissa √† la post√©rit√© vaut bien des pri√®res car ses √©crits sont actuels et questionnent la g√©ographie, la part de l’homme et son √©volution, ce qu’il croit d’un Dieu et la mani√®re dont il lui parle. Parfois je me demande si Dieu existe par timidit√© de se parler √† soi, par honte ou par raison, comme une mani√®re de faire vibrer l’organe musical qui r√©sonne jusqu’au cerveau, mais ce que je vois, c’est le bien que les gens ressentent, comme un sentiment d’accomplissement apr√®s une grosse col√®re, parler pour dire les choses qui nous relient √† quelque chose de plus grand.

On dit parfois que la religion est quelque chose d’intime, on en parle pas, √ßa ne se dit pas, c’est tabou et mon sentiment √† moi, c’est que le tabou r√©side dans le d√©sir, c’est quelque chose de convoit√©. Qu’est-ce qui ram√®ne le saumon √† la source, l’id√©e qu’il poss√®de la rivi√®re ou la m√©moire de l’eau? La source originelle devait avoir une saveur, un go√Ľt, une fra√ģcheur que m√™me l’eau enti√®re de l’Oc√©an n’a pu avaler. Peut-√™tre les saumons voient-ils les √©toiles, par tant de soleil et tant de vent, ils naviguent comme des bateaux. Peut-√™tre sont-ils aimant√©s et que leur compas int√©rieur les attire. En fait, ils ne seraient pas pouss√©s par eux-m√™mes, mais appel√©s par la terre qui les porte l√†-bas. Il y a dans ce myst√®re une r√©alit√© que les saumons remontent toujours les rivi√®res, malgr√© les barrages et malgr√© les obstacles, on a vu des saumons passer au-dessus des routes. Les saumons eux le savent, ils veulent se reproduire. Les juifs eux aussi le savent, ils veulent √™tre chez eux. Leur terre promise, c’est celle-l√† juste en dessous de la M√©sopotamie comme si un ancien saumon avait cr√©√© l√† le premier oeuf de l’histoire. Comment les autres saumons ont-ils rejoint les autres rivi√®res et surtout pourquoi les Chr√©tiens de Constantinople ont-ils √©tabli un nouveau testament? L’h√©ritage des peuples est de dire qu’ils sont singuliers. La singularit√© des juifs est de dire qu’ils sont diff√©rents. Mais diff√©rents comment?

Je crois que l’id√©e que l’on se fait des choses quand on est enfant est assez uniforme. On croit que le monde est plus ou moins pareil partout et que l’objet de la vie c’est de suivre la mode, d’√™tre pareil aux autres, de se fondre dans la masse. Les enfants ont peur de la diff√©rence parce que leur sensibilit√© expose leur fragilit√©. Comme un banc de sardines, l’effet de masse, c’est de se fondre au milieu des autres, ce n’est pas d’√™tre le meilleur, d’√™tre ailleurs ou d’√™tre diff√©rent. L’effet de sardine, c’est d’√©changer ses v√™tements, de mettre les m√™mes couleurs, de faire un clan o√Ļ les b√™tises, les secrets, les √©tapes de la vie avancent dans un cercle de s√Ľret√©, celui des amis. Dans un monde plus large et plus ancien, ceux qui sont vieux n’ont plus peur d’√™tre seuls, pour autant ils s’inqui√®tent que les plus jeunes le soient. Ils fondent alors des cercles de s√Ľret√© o√Ļ l’amalgame des masses est quelque chose de contenu pour ne pas se diluer dans d’autres masses. Les singularit√©s se cr√©ent dans le d√©sir d’√™tre diff√©rent pour renforcer la capacit√© de r√©sistance, mais une r√©sistance qui est relative au risque d’acculturation. Pourquoi ne pas faire comme tout le monde? Mais justement, pour ne pas √™tre comme tout le monde parce que le “tout le monde” n’existe pas, il a √©t√© cr√©√©, fa√ßonn√©, manipul√© par l’homme. Rester en flottance par rapport aux autres, c’est rester loin d’√™tre manipul√© en tant qu’entit√© de groupe, celle de l’imaginaire et l’imaginaire, c’est Dieu, l’id√©e que l’on s’en fait.

Quand on visite Los Angeles, il faut voir le quartier des joailliers, imaginer le diamantaire qui ach√®te un cailloux. Au d√©but, ce n’est qu’un cailloux mais d√©j√† en faisant un prix, le joaillier imagine ce qu’il va en faire et la valeurs du travail qu’il va mettre dedans. Il y a les acquis, le temps pass√© √† apprendre et puis il y a le temps de transformation du cailloux. Ensuite, il y a les outils, la technicit√©. La g√©om√©trie est √† la jonction de l’outil et de la technicit√©, l’√©l√©ment phare qui fera venir la lumi√®re dans la pierre et comme l’eau, capturer l’invisible luminescence, la luisance, la capacit√© autonome de cr√©er de la lumi√®re. C’est tout un chemin de vie que les rois portent au tr√īne et pourtant, les juifs vivent en diasporas ferm√©es.

L’une des choses qui m’a choqu√©e aux Etats-Unis, c’est le sentiment d’inconfort face aux b√Ętiments religieux. En France, les √©glises sont ouvertes √† tout le monde, quelque soit la foi et les origines. Personne ne demande rien. On peut rentrer dans une √©glise, s’asseoir, m√©diter. Aux Etats-Unis, les √©glises semblent appartenir √† quelqu’un et d√®s l’entr√©e, √† l’ext√©rieur, on voit tous les interdits. Franchir le seuil de l’√©glise, ce n’est pas seulement un acte vers Dieu, c’est aussi l’adh√©rence √† un discours, une fa√ßon de dire et d’interpr√©ter. Les synagogues sont des √©coles, et c’est un peu la m√™me sph√®re priv√©e pour laquelle il faut √™tre autoris√© et bien g√©n√©ralement, on n’autorise pas l’entr√©e des synagogues aux goys, encore moins si ce sont des femmes. En Indon√©sie, on m’a d√©j√† offert d’aller aux toilettes √† la mosqu√©e parce que l√†, il y avait des portes, de l’eau et une sph√®re priv√©e. Je me souviens avoir √©t√© choqu√©e, je pense que je me serais sentie insult√©e si on m’avait demand√© d’aller aux toilettes dans une √©glise. La perception que l’on a de soi, des autres, de l’appartenance avec les autres est une question que j’ai bien connue avec le voile Islamique. J’√©tais en Indon√©sie au moment de la nouvelle r√©glementation fran√ßaise sur le voile Islamique, sur un camp aux mains de Jamia Islamia. Il a fallu expliquer que l'”√©cole”, c’est comme une famille, la premi√®re √©tape vers les autres, le professeur c’est un parent, quelqu’un qui √©duque et l’institution de l’√©cole, c’est comme une grande maison, un lieu o√Ļ les enfants se trouvent des fr√®res et des soeurs, des gens avec qui ils vont partager un destin commun, un langage commun, une interpr√©tation des math√©matiques commune, une compr√©hension de la g√©om√©trie commune, une interpr√©tation de l’histoire, de la litt√©rature, de la physique, de la biologie qui font que plus tard, ils pourront vivre et travailler ensemble parce qu’ils auront appris les m√™mes bases. Et l’√©cole fran√ßaise, elle est gratuite, c’est un bien commun et indivisible pour fonder le peuple fran√ßais. Il n’y a donc qu’un peuple, il n’y en a pas plusieurs.

Aux Etats-Unis, les bases communes sont difficiles √† trouver. Je me souviens la premi√®re ann√©e avoir cherch√© les Am√©ricains. Je les ai jamais trouv√©s. J’ai trouv√© des diasporas latinos elles-m√™mes compos√©es de diasporas d’origines diverses. J’ai trouv√© des quartiers noirs charg√©s d’histoire comme Inglewood. J’ai trouv√© des quartiers Cor√©ens, Chinois, Japonais et m√™me des Frog town sans savoir si c’√©tait fran√ßais. Le fond commun de tout cela et le plus solide c’est l’arm√©e, comme l’arm√©e en France a √©duqu√© les campagnes, comme l’arm√©e de Russie a rassembl√© les peuples, comme la Chine elle-m√™me s’est donn√© une seule couleur, et le poids de l’arm√©e traduit le mal √™tre du peuple √† effacer les diff√©rences qui le ronge. Je retrouve dans les extr√™mes religieux ce m√™me mal-√™tre o√Ļ le langage des armes, la discipline, l’imaginaire de la peur, de la puissance, de la terreur, font r√©gner toute l’unit√© d’un morcellement de diff√©rences qui implosent sur elles-m√™mes. Par del√† les armes, la finance produit ce m√™me sentiment de puissance et de conqu√™te des traders. Encore une fois, dans un contexte de guerre √©conomique, il faut oser parler de l’argent comme on parle des bombes parce que l’effet d’un crash √©conomique tue. La politique des bombes est ce que l’id√©ologie p√®se sur la finance, une certaine notion du pouvoir. Lorsque les hommes en viennent √† se prendre pour des Dieux, l’humanit√© dispara√ģt par pr√©dation naturelle, et l√† encore le naturel se questionne.

La lutte des classes est √† mon avis la seule vraie raison des extr√™mes quels qu’ils soient, religieux, politiques, s√©gr√©gationnistes. √ätre ou ne pas √™tre a toujours √©t√© la question face √† la mort, parce qu’√™tre c’est une fa√ßon de mourir, mais ne pas √™tre, c’est mourir pour de bon. Au travers le rituel, la continuation du pass√© interdit l’invention du pr√©sent. L’ancien est maintenu pour emp√™cher la forme inconnue de l’√™tre en devenir. √ätre, c’est rester identique, se maintenir dans une culture. Ne pas √™tre c’est mourir comme un parricide du fils qui viendrait √† renier le p√®re. C’est dire je suis n√©, tu m’as √©lev√© mais je pars pour suivre d’autres r√®gles, d’autres lois. Quand cet √™tre en partance se d√©tache, il suit son propre destin et qu’il devienne riche ou pauvre ne cr√©e pas de lutte tant qu’il y a s√©paration. La lutte survient avec les retrouvailles, les r√©unions de famille, le moment de faire le bilan, celui qui a la terre, et l’autre parti faire commerce, personne ne veut perdre la face, c’est √† qui le premier aura le masque qui sourit et qui le dernier aura su le garder. Un jeu de coqs s’amorce dans une comp√©tition o√Ļ c’est l’instinct qui domine les sentiments. A raison perdue, la lutte devient celle des classes et plus elle est int√©rieure au clan, plus elle devient douloureuse, plus il devient urgent de mettre les hommes aux arm√©es. Les guerres n’arrivent jamais par hasard et encore moins les r√©volutions quand le pr√©dateur devient la proie, pr√©dat√©.

Il arrive des moments dans l’histoire o√Ļ la question des religions demande de l’inventivit√© et je pense que le Christianisme a fait preuve de beaucoup d’imaginaire, trop m√™me parfois, au point o√Ļ des Chr√©tiens modernes ont fait le choix de l’absurde pour expliquer Dieu prenant au premier degr√© litt√©ral les mots pour les mots. Une question que je n’ai pas √©tudi√©e encore, c’est le parall√®le du livre des nombres dans le Christianisme, une question que les juifs ont codifi√©e par le langage. Tout aussi √©nigmatique est le langage de l’Islam et je me dis que c’est ainsi fait. Nul ne peut tout conna√ģtre, et la connaissance des langues ne garantit pas leur compr√©hension. Je pense que la vraie religion c’est d’accepter l’inconnu dans le voyage, d’accepter de d√©couvrir sans tout savoir, d’accepter que d’autres aient des d√©terminations, des d√©sirs, des aspirations, des volont√©s, voire m√™me des volont√©s affich√©es et de ne pas tout comprendre de cela, parce que cela est de l’ordre de l’humain alors que la religion est √† l’√©chelle de Dieu. Ma religion √† moi, c’est l’architecture, ou plus exactement l’√©criture pour en parler. Je n’ai pas les moyens de construire, il m’arrive de dessiner mais au-travers mes √©crits, je cherche et je traduis en dessins. Au travers cela, je d√©fini des espaces de pens√©e et c’est dans ces espaces que je cherche l’inspiration, celle que je re√ßois, et celle que je donne, et ce ne sont que des inspirations, comme l’art inspire. Parfois, je navigue dans mon cerveau comme dans un globe et je flotte, je trace des perspectives. C’est en d√©crivant ces perspectives que l’esprit de Dieu prend son sens √† mon sens, c’est comme cela que je le vois, comme une force d’√©quilibre naturel. La morale et toutes les philosophies n’existent pas √† l’√©tat brute des choses. C’est dans la relation de la m√®re √† l’enfant que l’id√©e se construit pour √©duquer, porter, emmener vers un √©tat de conscience. Chez les animaux, on appellerait cela le sevrage o√Ļ se nourrir seul devient possible. Chez l’homme, la nourriture spirituelle est un fondement. Se “nourrir seul”, c’est √™tre conscient que tout reste √† d√©couvrir, atteindre de premier niveau de conscience que l’on ne sait pas.

J’ai grandi dans la banlieue tourangelle avec une √©ducation la√Įque. J’ai √©t√© baptis√©e, je n’ai jamais √©t√© confirm√©e et je ne suis pas pratiquante. Dans mon quartier, il y avait des Musulmans au milieu des Portugais Chr√©tiens, des Espagnols, des Italiens, tous ces immigr√©s √©conomiques venus en France pour travailler. J’ai regard√© les vieux films sans jamais me poser de questions et tout ce que je savais des juifs se r√©sumait √† Nuit et Brouillard que j’ai vu en cours d’histoire. Peu avant de quitter la France, j’ai rencontr√© un avocat juif qui s’est occup√© de mon brevet am√©ricain. Une exp√©rience purement v√©nale si je devais comparer avec mon autre avocat. Il a pris mon brevet et il a traduit avec ses mots sans me laisser la possibilit√© de relire, de corriger, d’y mettre mon point de vue. 7000 euros pour rien. Il m’a demand√© pourquoi je partais en Am√©rique, je lui ai dit “pour imprimer des billets”. Il m’a dit tr√®s s√©rieusement “mais vous savez que c’est interdit” comme si mon air coinc√© avait trouv√© une porte. Il n’a pas eu l’air de comprendre et c’est l√† aussi une autre sp√©cificit√© que j’ai d√©couverte √† Los Angeles, c’est que les juifs ne rient jamais de mes blagues. Mon proprio non plus d’ailleurs. Ils me regardent d’un air “avez-vous toute votre raison” et cela me ram√®ne √† d’autres souvenirs, ces femmes que les maris aiment faire passer pour folles, les internements forc√©s de femmes pour √©viter le divorce. Les drames humains sont si nombreux en Europe et ailleurs dans le monde qu’il est parfois difficile d’arr√™ter l’histoire du monde √† la Shoah, parfois m√™me l’histoire personnelle. Certes, il faut √©tudier l’histoire, il faut surtout essayer de la comprendre et dans ce moment de v√©rit√© tout cru, je veux seulement que cela ne se reproduise jamais, pas plus les Juifs que les Musulmans ou les Chr√©tiens. Mon voeux √† moi, c’est que les peuples avec leurs croyances puissent vivre ensemble et qu’on apprenne de l’histoire pour se sevrer.

Je n’aime pas Hollywood et je crois que je n’aimerai jamais Hollywood non √† cause des juifs, mais parce que la nature humaine y est artificielle, rompue √† toutes sortes d’entourloupes pour truquer, tricher et tromper. Moi, je pr√©f√®re les choses simples et je ne suis pas de ce monde. La m√©diocrit√© des gens me fatigue. J’ai cette chance d’√™tre apatride et j’ai fait le choix de le rester parce que je n’ai pas trouv√© ceux qui m’inspireraient confiance. Hollywood, c’est toute l’id√©e qu’on pourrait se faire d’un bordel √† l’√©chelle d’une cit√©, les femmes poup√©es, les hommes agomin√©s, l’intelligence artificielle non puc√©e, √©dulcor√©e, marketis√©e comme une grosse barbe √† papa, des murs invisibles mais tuants comme un monde parall√®le o√Ļ la vie se d√©roule en dehors du corps. Hollywood, c’est l’humiliation permanente de faire semblant que tout va bien, que tout est bien, que c’est super. C’est une super exp√©rience, mais je ne me vois pas vieillir ici et pourtant, j’ai l’intention de vieillir et de me sentir vieillir bien, √©panouie, heureuse. Hollywood pue tout ce que je hais de la France, ses sacs √† main, ses sacoches, ses pochettes et ceux qui les portent. Et y’a pas √† dire, Hollywood, √ßa sent le sapin, c’est une ville d’avenir pour les croques mort. D√©mographie, lutte des classes ou pas lutte d’ailleurs. Les pauvres sont r√©sign√©s d’√™tre pauvres, moi pas. Je suis r√©sign√©e de trouver une vie meilleure.

La vie meilleure n’existe pas sans le sentiment de justice, hors, j’ai d√©j√† vu trop d’injustice en six ans, trop de bling bling sur les t√™tes couronn√©es tandis que la vie devient comme un radeau √† la mer. La France et l’Angleterre sont ex√¶quo en mati√®re d’ignominie, Yahoo est devenu leur brandmark. Pour ce qui est de l’Am√©rique, j’y suis et je n’y suis pas heureuse. C’est un peu comme acheter une voiture √©lectrique et devoir p√©daler pour cela, hors le p√©dalage, il me fait penser aux gal√®res d’esclaves.

Les juifs et les chr√©tiens ont √©crit leur testament. Moi aussi, je voulais √©crire le mien. Je ne sais pas ce qui adviendra de l’avenir, mais j’aimerais que mes √©crits, mes livres, mon chat, retournent en France si je ne survis pas √† ces nouvelles gal√®res. Mon proprio est un con et avec les cons, il faut toujours se m√©fier. Il a voulu me faire signer des papiers en pleine rue, sans pr√©venir, puis il m’a menac√©e. Il est capable de me mettre dehors au soir de No√ęl et j’ai beau me dire que Marie, elle aussi, a d√Ľ chercher un g√ģte le soir de No√ęl, mais j’ai d√©j√† eu trop de No√ęl avant. Je suis fatigu√©e. Je vais contacter la mairie, j’ai d√©j√† fait des courriers pour plusieurs consulats mais cela peut prendre du temps. Un temps qu’il ne me laissera peut-√™tre pas. J’ai d√©j√† vu trop de folie dans ce pays, trop d’absurde, trop de l√Ęchet√©s, la France en t√™te.

J’ai cr√©√© [RMPRESS] pour voyager avec ma carte de presse. Le plus dur, c’est de trouver assez de bagages, faire vacciner le chat et trouver un billet d’avion. A c√īt√© de tout le reste, c’est presque rien parce qu’Hollywood ne peut offrir que le pire. Bient√īt Hollywood sera au pass√© comme des pipes de pl√Ętre et moi je serai loin. Je n’ai pas peur.

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