Le complexe civilo-militaire

Mes problèmes avec la France remontent à très loin, mais ce n’est pas particulièrement la France qui est visée. C’est un système international qui s’est installé à l’instar de certains pays dominants pour corrompre le complexe civilo-militaire. Ce complexe est un domaine sacré, comme la famille. C’est ce qui détermine dans un village qui est le soldat et qui est le civil, quelles sont les tâches de chacun et quelles sont les limites de la guerre, le terrain de guerre, les armes, les soldats.

Quand j’étudiais l’architecture des Batak, en Indonésie, les villages les plus anciens étaient entourés de remparts que les populations locales ne savaient pas bien expliquer. S’agissait-il de se protéger des éléphants, des tigres ou des hommes. Dans la longue liste de bois utilisés pour construire une maison, certains charpentiers m’avaient expliqué que le bois des planchers était choisi pour résister aux coup de lance et au feu. Une maison traditionnelle compte pas moins de vingt essences de bois et au travers elles, c’est l’histoire des hommes qui se raconte.

Lorsque je suis revenue d’Indonésie, j’ai fait une halte à Kuala Lumpur pour charger ma maquette de maison Batak sur un bateau militaire français. J’avais un peu de temps et avait visité les libraires. J’avais trouvé un vieux manuel de guerre indien. Dans ce manuel, il y a un code éthique, comme le code bushido. Moi par exemple, j’ai toujours appris qu’il fallait respecter son ennemi, mais dans ce code, j’apprenais le droit qui défini la méthode pour déterminer un terrain de guerre, le choix des armes et la force militaire, c’est à dire, combien d’hommes. Tout le reste est une question de tactique, d’approche, d’intimidation pour décourager l’adversaire. Il y a dans ce code l’espace d’un ring, et tout ce joue là, comme une architecture.

De nos jours, la notion de “civil” est élargie aux entreprises et surtout aux réservistes qui travaillent dans les entreprises, c’est à dire que l’espace de travail devient un terrain de guerre. Alors que les entrepreneurs prennent des risques personnels, les conflits qui se jouent sur leur territoire peut tout casser, tout détruire, l’entreprise, ses innovations, son économie, les ressources de l’entrepreneur, sa famille, jusqu’à sa vie. Combien d’entrepreneurs sont tombés sans jamais avoir été soldats parce que le complexe civilo-militaire s’est déplacé chez eux, dans leur salon, dans leur bureau, dans leur chambre à coucher, dans leur cuisine, parfois même sous le feu d’une rivalité toute nationale, locale, voisine, compatriote?

La première guerre du Golfe a laissé s’installer une notion encore plus sordide qu’est la nourriture contre des matières premières, un peuple entier pris en otage des ressources de son sol. J’ai supporté la deuxième guerre contre cela est j’en ai payé le prix parce que les industriels sont devenu plus que des militaires en habit civil, ils se prennent pour des généraux, des présidents, des donneurs d’ordre pour un peuple entier sans jamais avoir été élus. Le complexe civilo-militaire a inversé les valeurs et sans doute plus sous Chirac que n’importe qui d’autre, mais Charles de Gaulle a donné le ton de la 5ème république. Le ton d’une république qui est entrée dans une guerre perpétuelle contre son propre peuple.

La France a su montrer l’exemple dans de nombreux domaines, et je pense que le complexe civilo-militaire est un domaine où elle devrait prendre la pari de devenir leader pour établir des règles et les imposer notamment aux pays et aux entreprises belligérants qui ont abusé de l’absence de limites. Je pense que la France devrait créer un code de guerre noble et moderne pour le porter comme un flambeau devant l’ONU, mais je doute que la France ne le fasse jamais. Je ne pense pas que la France ai jamais le courage de donner à son armée le pouvoir de le faire.

Le civil est un monde sacré, plein de ressource et d’intelligence mais qui doit garder la capacité de ne pas être militaire. Je l’ai vu en travaillant pour la paix, parce qu’être civil pousse à penser indépendamment de l’orgueil des politiques, des généraux, du militaire. Etre civil, c’est savoir se rappeler que les enfants sont des enfants avant tout et que le rôle de civil est de préserver cet espace de l’enfance. C’est savoir se rappeler que les femmes sont des femmes avant tout, et savoir leur préserver des espaces pour organiser leur vie et celle de leurs enfants. C’est aussi chercher dans l’homme ce qui n’est pas soldat, mais simplement père, frère, fils ou cousin. C’est briser la rivalité animale pour rappeler aux hommes qu’ils sont des hommes avant tout et leur donner la force et le courage d’oeuvrer eux aussi à la recherche de la paix.

Le civil est celui qui oeuvre aux nations, à leur dialogue, à leur entente, à leur cordialité et ce civil-là ne peut pas être perverti par des considérations militaires. Son oeuvre est de ne pas être un soldat mais d’avoir le courage des soldats. Son oeuvre est d’avancer sans les armes, sans armure, sans armée. Son oeuvre est d’être simplement muni de bon sens pour tenter d’emmener les hommes à la raison. Si on ne définit pas le droit qui protège le civil, alors le militaire perd ses médailles parce que tout ce qu’il fait n’est qu’une brutale perversion de la réalité.

Un monde où les entreprises deviennent des terrains de guerre est un monde fragile, sans lendemain parce qu’arrive le temps où le boulanger prend peur, où le charcutier ce cache, où le boucher s’élude, où le notaire triche, où le photographe fait chambre noire, où le cordonnier manque de clous, où les terraces de restaurant sont surveillées, où tout le monde se regarde en chien de faillance. Ce monde là, la France l’a bien connu, c’est celui de Vichy, celui de la France occupée, celui de la guerre. Quoi de plus désastreux que de créer une atmosphère de guerre dans une pays à priori en paix?

Je pense que la 5ème république est devenue ça, un pays en alignement avec les autres puissances, mais un pays qui s’avoue vaincu. Un pays affaibli, désÅ“uvré, dépouillé, détruit, et je pense que cela ne peut plus durer. Il faut trouver le courage de prendre les armes juridiques pour imposer une autre vision du monde et l’imposer par les peuples comme les droits de l’homme se sont imposés au monde. Il faut être cette France là que les peuples du monde aiment pour son courage parce que cette lumière là ne s’éteind jamais. Il n’y a pas de grande civilisation sans courage est dans un avenir qu’il reste à inventer, la France a cette singularité là d’être audacieuse. Puisse son peuple devenir leader.

Beaucoup de gens pratiquent les arts martiaux et cela leur apprend souvent à ne pas se battre. Certains d’entre eux possèdent de véritables sabres qu’ils gardent au mur comme un symbole fondateur de cette force intérieure qu’on appelle le charisme. Le charisme est quelque chose qui s’apprend et cela commence souvent par la définition de règles. Parlant de règles, je ne pouvais pas finir sans une note d’humour. “Women of Valor” est un film que j’aime beaucoup pour réfléchir à tout cela.

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